ChatGPT avec pub vs Claude sans pub : ce que ça change pour vous
Janvier-février 2026 : l'introduction de la publicité dans ChatGPT a déclenché une bataille publique entre OpenAI et Anthropic, culminant lors du Super Bowl LX. Au-delà du spectacle, cette crise redessine les règles du jeu pour tous ceux qui utilisent l'IA au quotidien et pose une question que chaque professionnel devrait se poser maintenant.

Imaginez la scène. Vous êtes entrepreneur. Il est 23h, vous êtes seul devant votre écran, et vous demandez à votre assistant IA comment gérer un conflit avec un associé. La réponse commence bien : écoute active, reformulation, cadre juridique à envisager. Puis, en bas de l'écran, un encart sponsorisé apparaît : une plateforme de médiation d'entreprise. Coïncidence ? Ciblage contextuel ? Ou votre conversation la plus délicate vient-elle de devenir un produit ?
Ce scénario n'est plus hypothétique. Depuis le 9 février 2026, des publicités s'affichent dans ChatGPT. Et la réaction de l'industrie a été si violente qu'elle a transformé le Super Bowl en champ de bataille technologique.
Voici ce qui s'est passé et surtout, ce que ça change pour vous.
OpenAI ouvre la boîte de Pandore
L'annonce du 16 janvier : une bombe un vendredi soir
Le vendredi 16 janvier 2026, veille du week-end de Martin Luther King Jr., OpenAI publie un communiqué sobrement intitulé "Our approach to advertising and expanding access to ChatGPT". Le timing n'est pas anodin : c'est ce que la presse américaine appelle une stratégie "take out the trash" : on publie les mauvaises nouvelles quand personne ne regarde.
Le contenu est pourtant explosif : ChatGPT, utilisé par 800 millions de personnes chaque semaine, va afficher de la publicité. Les utilisateurs des offres gratuites et Go (8 USD/mois) verront des liens sponsorisés en bas des réponses de l'IA. Les abonnements Plus, Pro, Business, Enterprise et Education restent exempts de publicité.
Comment ça fonctionne concrètement
Le 9 février 2026, le déploiement est effectif pour les adultes connectés aux États-Unis. Le mécanisme :
- Le ciblage repose sur trois signaux : le contenu de votre conversation en cours, vos échanges passés avec ChatGPT, et vos interactions précédentes avec les publicités. Si vous cherchez des recettes, vous pourrez voir une annonce pour un service de livraison de repas.
- Les annonces sont visuellement séparées des réponses et clairement étiquetées "sponsored".
- Les annonceurs ne voient jamais vos conversations. Ils reçoivent uniquement des données agrégées : nombre de vues, nombre de clics.
- Les sujets sensibles : santé, santé mentale, politique sont exclus du ciblage.
- Les moins de 18 ans ne voient pas de publicité.
La justification d'OpenAI : une question de survie économique
Sam Altman ne s'en cache pas : "A lot of people want to use a lot of AI and don't want to pay." Malgré un chiffre d'affaires annualisé dépassant les 20 milliards de dollars fin 2025, OpenAI reste déficitaire. L'entreprise a engagé plus de 1 400 milliards de dollars d'investissements en infrastructure sur huit ans (principalement via des partenaires comme Microsoft). Chaque requête traitée par GPT-4o consomme des ressources considérables en serveurs, en énergie et en centres de données.
L'équation est simple : si vous ne payez pas un abonnement, quelqu'un d'autre doit payer pour que vous utilisiez ChatGPT. Ce "quelqu'un", ce sont désormais les annonceurs.
Ce qu'il faut retenir : OpenAI ne fait pas de la publicité par choix idéologique. C'est un modèle économique contraint par l'échelle. 800 millions d'utilisateurs hebdomadaires, ça coûte une fortune à servir.
Anthropic transforme le Super Bowl en tribunal
Le manifeste : "Claude is a space to think"
Le 4 février 2026, cinq jours avant le déploiement des publicités dans ChatGPT, Anthropic publie un billet de blog qui ressemble à une déclaration de guerre philosophique. Le titre : "Claude is a space to think". La phrase d'ouverture : "There are many good places for advertising. A conversation with Claude is not one of them."
L'argumentaire ne se limite pas au marketing. Anthropic invoque la Claude Constitution, le document fondateur qui guide le comportement de son modèle d'IA, dont le principe central est d'être "genuinely helpful". Le raisonnement est structuré :
- Le problème de l'incitation contradictoire. Un assistant financé par la publicité a deux objectifs : vous aider et identifier des opportunités transactionnelles. Ces objectifs s'alignent souvent, mais pas toujours. Anthropic prend l'exemple d'un utilisateur souffrant d'insomnie. Sans publicité, l'IA explore les causes (stress, habitudes, environnement). Avec publicité, une question supplémentaire se pose : cette conversation est-elle l'occasion de vendre quelque chose ?
- Le problème de l'engagement. Même des publicités qui n'influencent pas directement les réponses créent une incitation à optimiser le temps passé dans l'application. Or, l'interaction IA la plus utile est parfois la plus courte.
- Le problème de l'effet cliquet. Anthropic cite l'histoire des produits financés par la publicité : une fois introduites, les incitations publicitaires tendent à s'étendre, brouillant des frontières qui étaient autrefois nettes.
Mais Anthropic laisse aussi une porte ouverte, que peu de commentateurs ont relevée : "Should we need to revisit this approach, we'll be transparent about our reasons for doing so." Traduction : c'est un engagement, pas un serment éternel.
La campagne Super Bowl : "A Time and a Place"
L'offensive la plus spectaculaire prend la forme de quatre spots publicitaires, réalisés par l'agence Mother et le réalisateur Jeff Low (Biscuit Filmworks), diffusés autour du Super Bowl LX le 9 février 2026.
Leurs titres donnent le ton : "Treachery", "Deception", "Violation", "Betrayal".
Le spot pregame (60 secondes) : un homme demande à un chatbot comment mieux communiquer avec sa mère. Une actrice au regard vitreux, jouant le rôle de l'IA-thérapeute, commence par des conseils sensés "Start by listening. Really hear what she's trying to say underneath her words" avant de dévier brutalement vers une publicité pour Golden Encounters, un fictif site de rencontres avec des femmes plus âgées.
Le spot in-game (30 secondes) : un jeune homme demande comment développer ses abdominaux. Après avoir partagé sa taille, son âge et son poids, le chatbot lui propose des semelles compensées Step Boost Maxx.
Chaque spot se conclut par le même slogan : "Ads are coming to AI. But not to Claude."
Le coût ? Un spot de 30 secondes pendant le Super Bowl se négociait en moyenne à 8 millions de dollars cette année, certains créneaux dépassant les 10 millions. Pour une entreprise qui n'avait jamais fait de publicité grand public, c'est un pari considérable.
Les résultats : un coup de maître marketing
Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- +11 % d'utilisateurs actifs quotidiens pour Claude dans les jours suivant le Super Bowl (données BNP Paribas), contre +2,7 % pour ChatGPT et +1,4 % pour Gemini.
- Claude passe de la 41e à la 7e place de l'App Store américain son meilleur classement historique.
- 148 000 téléchargements aux États-Unis entre dimanche et mardi (+32 % par rapport aux trois jours précédents), selon Appfigures.
- +15 % de téléchargements mondiaux sur la même période.
Le professeur de marketing Scott Galloway a qualifié la campagne de "seminal moment" dans la guerre de l'IA, la comparant à la légendaire publicité "1984" d'Apple contre IBM. L'analyste Mark Ritson l'a décrite comme "the first piece of effective brand strategy the AI category has produced".
L'escalade : quand les PDG se disputent en public
Altman perd son sang-froid
La réaction de Sam Altman sur X a été immédiate et, de l'avis de nombreux observateurs, contre-productive. Le CEO d'OpenAI a commencé par reconnaître que les publicités d'Anthropic étaient drôles, puis les a qualifiées de "clearly dishonest" et "deceptive".
Mais il ne s'est pas arrêté là. Dans un long fil de messages, Altman a :
- Qualifié Anthropic d'"authoritarian company" qui veut "control what people do with AI".
- Affirmé qu'Anthropic "serves an expensive product to rich people".
- Revendiqué qu'OpenAI, avec ses 800 millions d'utilisateurs hebdomadaires, "has a differently-shaped problem".
Pourquoi c'était une erreur stratégique
"When you're the market leader, you don't reference the competition." Scott Galloway résume le problème en une phrase.
Hertz ne mentionne jamais Avis. Coca-Cola ne cite jamais Pepsi. En rédigeant une réponse détaillée quasi un essai au lieu d'ignorer la provocation, Altman a involontairement validé Anthropic comme un concurrent de premier plan et s'est retrouvé en position défensive.
Le qualificatif "authoritarian", en particulier, a été jugé déplacé par TechCrunch, notamment au vu du contexte géopolitique mondial. Difficile de parler d'"autoritarisme" à propos d'une publicité humoristique quand des manifestants sont tués par leur propre gouvernement ailleurs dans le monde.
Ce que cette bataille révèle : trois leçons pour les professionnels
Au-delà du spectacle, cette confrontation dessine les contours d'un choix stratégique que chaque professionnel utilisant l'IA devrait comprendre.
1. Votre assistant IA n'est plus neutre : il a un modèle économique
C'est la leçon la plus importante. Quand vous utilisez un outil gratuit, vous n'êtes pas le client vous êtes le produit. Cette règle, que Google et Facebook ont popularisée, s'applique désormais à l'IA conversationnelle.
OpenAI assure que les publicités n'influencent pas les réponses de ChatGPT. C'est probablement vrai aujourd'hui. Mais Anthropic pose la bonne question : quand votre modèle économique dépend de l'attention publicitaire, l'incitation à garder les utilisateurs plus longtemps dans l'application finit-elle par déformer l'expérience ?
L'impact concret pour vous : si vous utilisez ChatGPT gratuitement pour des tâches sensibles (stratégie d'entreprise, questions juridiques, problèmes RH), sachez que vos conversations alimentent désormais un système de ciblage publicitaire même si les annonceurs ne voient pas vos messages. Le passage à un abonnement payant n'est plus seulement une question de confort, c'est une question de gouvernance des données.
2. La "guerre des IA" est devenue une guerre de confiance
Jusqu'ici, la compétition entre les assistants IA se jouait sur la performance technique : quel modèle écrit le meilleur code, résume le mieux un document, génère les images les plus réalistes. Cette bataille déplace le terrain vers la confiance.
Anthropic l'a compris. En positionnant Claude comme "a space to think" soit un espace de réflexion protégé : l'entreprise ne vend pas un modèle d'IA. Elle vend une promesse relationnelle. C'est ce que Galloway a identifié comme le génie de la campagne : elle touche à l'usage réel et intime de l'IA (thérapie, conseil, réflexion personnelle), pas à l'usage marketé (productivité, rédaction, code).
L'impact concret pour vous : dans le choix d'un assistant IA pour votre entreprise ou votre usage personnel, le critère "modèle économique" devient aussi important que le critère "qualité du modèle". Posez-vous la question : cet outil est-il optimisé pour m'aider, ou pour me monétiser ?
3. L'indépendance technologique est un vrai sujet et il ne fera que grandir
Cette bataille s'inscrit dans une tendance plus large : celle de la souveraineté technologique personnelle. Quand votre assistant IA sait tout de vous vos doutes professionnels, vos questions de santé, vos projets d'entreprise la question de qui contrôle cet outil et comment il est financé n'est plus technique. Elle est stratégique.
Les alternatives existent et se multiplient. Au-delà du choix entre ChatGPT et Claude, une nouvelle génération d'outils permet de faire tourner des modèles d'IA localement, sur votre propre machine, sans qu'aucune donnée ne transite par un serveur distant (Ollama, LM Studio). Les modèles open source de Meta (Llama) et de Mistral offrent des performances croissantes sans dépendance à un fournisseur unique.
L'impact concret pour vous : la diversification de vos outils IA n'est plus un luxe de geek, c'est de la bonne gestion de risque. Avoir un assistant principal (payant, sans pub) pour le travail sensible, un outil secondaire pour les tâches courantes, et la capacité de faire tourner un modèle local pour les données les plus confidentielles c'est le triptyque que nous recommandons à nos clients.
Et maintenant ? Ce qu'il faut surveiller
Cette bataille entre OpenAI et Anthropic n'est que le premier acte d'un feuilleton qui va s'intensifier. Voici les trois indicateurs à suivre dans les prochains mois :
L'expansion du programme publicitaire d'OpenAI. Le déploiement actuel est limité aux États-Unis, sur les offres gratuites et Go. Le déploiement international est prévu courant 2026, avec de nouveaux formats publicitaires. La question clé : OpenAI résistera-t-il à la tentation d'étendre la publicité aux abonnements payants à mesure que les coûts d'infrastructure augmentent ?
La solidité de la promesse d'Anthropic. Le "Should we need to revisit this approach" du blog d'Anthropic est une clause de sortie explicite. À mesure que l'entreprise grandit (elle vient de boucler une levée de 30 milliards de dollars pour une valorisation de 380 milliards), la pression pour diversifier les revenus va s'intensifier. Suivre la croissance du chiffre d'affaires par abonnement (actuellement au-delà des 9 milliards de dollars annualisés) sera révélateur.
L'entrée des régulateurs. L'AI Act européen pose déjà un cadre pour la transparence des systèmes d'IA. La question de la publicité contextuelle dans les assistants conversationnels, alimentée par des données ultra-personnelles, pourrait bien devenir le prochain champ de bataille réglementaire en particulier en Europe.
Cet article fait partie de notre rubrique "Comprendre demain", consacrée aux tendances stratégiques de l'IA et à leur impact concret sur les entreprises et les professionnels.
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